GERARD JUGNOT
Si vous deviez « pitcher » le film, quel est le thème
principal du film ?
C’est tout simplement l’histoire de trois personnages qui courent
après l’amour… sauf que c’est plus compliqué
!
Qu’est-ce qui vous attirait dans ce projet ?
J’aime beaucoup les films d’époque car je trouve que
le recul du temps nous permet d’être beaucoup plus universels
que si nous parlions de faits se situant en 2004- 2005, comme c'est le
cas des CHORISTES, de MONSIEUR BATIGNOLE, etc. IL NE FAUT JURER DE RIEN,
pour moi, d’un côté, c’est un personnage «
funessien » et pathétique à la fois. C'est une sorte
d’Arpagon, un commerçant chez qui les sentiments n’existent
pas ou plus. D’un autre côté, c’est aussi une suite
logique de mon travail avec Eric. J’ai déjà joué
dans deux pièces de théâtre qu’il mettait en
scène. Il avait en lui ce sujet depuis longtemps : cette adaptation
très libre de Musset avec une langue et en même temps une
modernité qui lui tiennent à coeur. C'est assez excitant
de faire un film d'époque. On se déplace à cheval
ou en fiacre, il y a les costumes, les figurants : tout ça est
très agréable. Mais, en même temps, il faut que le
tout soit lié à une histoire forte et je trouve que cette
comédie est très moderne et très « punchy ».
On n'est pas dans le mièvre ou dans le « Quoi, charmante
Elise ?!? ».
Parlez-nous de la mise en scène d’Eric Civanyan.
C'est quelqu'un de très affûté, et puis il a un optimisme
et une force vitale assez exceptionnels. Il met en scène comme
il pilote, c'est un pilote d'avion aguerri. Il sait que, quand on fait
une manoeuvre, il faut être sûr de soi. Il garde ses doutes
pour lui et Dieu sait qu'il doit en avoir. C'est assez rassurant. Lui,
c'est un optimiste qui doute en secret et moi, je suis un pessimiste qui
ne doute pas. Je crois que le film sera à son image. Il sera énergique
et n'aura pas le côté 19ème siècle que l'on
peut imaginer (ennuyeux ou autres...). C'est une modernisation de l'écriture
d'Alfred de Musset, qui initialement est exceptionnelle. Il y a tout cela,
ce dynamisme, cette modernité, sans être dans l'anachronisme.
On a eu la chance d'être dans de beaux décors, de beaux costumes,
une belle lumière. Je trouve que dans le cinéma, il faut
être dans le beau.
Vous avez senti cette vivacité dès le scénario ?
Oui. Mais c'est vrai que cette énergie est présente tout
au long du film. Il y a rarement de scènes autour d’une table
à discuter : on saute, on court, on saute de cheval, on tombe de
cheval, on est dans des fiacres…
Vous avez donc le sentiment d’avoir marché sur les traces
de CARTOUCHE ou encore FANFAN ?
Oui, c’est la grande tradition de ces films qu’on n’ose
plus faire mais qui me plaisent beaucoup. C’est RIDICULE, MON ONCLE
BENJAMIN, LES LIAISONS DANGEREUSES, QUE LA FETE COMMENCE. Les Américains
ont le western, les Français ont la comédie et le film d’époque.
C‘est en cela d’après vous qu’ IL NE FAUT JURER
DE RIEN se distingue ?
Eric est parfaitement dans son univers. C’est un sujet qui lui tient
à coeur : cette espèce d’impossibilité de se
fixer, de s’engager en amour, cette envie de papillonner. On rêve
tous de l’amour toujours mais on veut l’amour chaque fois. C'est
un sujet universel. Dans le langage il y a une forme de poésie
et également un look, les costumes, les décors… C'est
tout ce que j’aime, tout ce côté qui fait qu’on
a envie de faire du cinéma : le fait de se déguiser, de
mettre une panoplie. Il ne faut pas que les gens se disent qu’ils
ne se sentent pas concernés parce que ça se passe au 19ème
siècle. AMADEUS était un film formidable, très moderne
qui parlait de musique. Pourtant
l’action se déroulait au 18ème siècle RIDICULE
était un film tout à fait passionnant. Personnellement,
j’adore ce type de film, je suis sûr que le public l’appréciera
également.
Dans le triangle que vous formez avec Mélanie et Jean, le personnage
de Mélanie est intéressant parce qu’elle est frondeuse,
insolente. C’est la touche féministe du film ?
C'est vrai. C'est en ça, que le personnage est moderne. Cécile
a un langage très mariole, très finaud, ironique. Cécile
est tout sauf une faible femme, ce n'est pas une petite mijaurée.
Je crois que c'est elle qui mène la danse. Valentin croit qu'à
la suite d'un pari c'est lui qui décide de tout mais, à
partir du moment où il a mis le doigt dans l'engrenage, c'est elle
qui va le mener par le bout du nez. De toute façon, il faut être
assez benêt pour penser que le monde est dirigé par les hommes.
Depuis le début, on pense posséder les femmes alors que
ce sont elles qui nous choisissent avant tout. Ca me semble être
une évidence : les hommes veulent mais les femmes choisissent.
Passons aux caractères masculins. Jean et vous formez un duo comique
assez inattendu, non ?
Il ne s'agit pas de deux copains, c'est plus un rapport de générations
: le vieux et le jeune, il y a ce rapport père-fils, oncle-neveu.
Quoiqu'il en soit, c'est très agréable car Jean est un acteur
épatant. Quand on m'a dit que ça allait être lui,
j'ai trouvé ça intéressant parce qu'il n'est pas
encombré par une formation classique. Il a une aspiration à
vraiment se coltiner les grands textes, qu'il peut parfaitement jouer.
En même temps, il a cette espèce d'aisance qu'avait Belmondo,
un peu voyou mais extrêmement rigoureux. Je crois que c'est un grand
acteur doublé d'un type extrêmement sympathique. C'est sûr
qu'on a créé un rapport de générations : moi
le vieux con, lui, le jeune impétueux, avec tout ce que ce type
de rapport comporte. Ça part d'une histoire de pari et de cynisme
et ça tombe dans le plus grand romantisme et l'amour le plus pur.
C'est ça qui est très joli.
Seriez-vous capable de tels paris ?
Non, je ne pense pas. On a toujours tendance à se dire, dans beaucoup
d’histoires, qu’on n’est pas amoureux mais la vie en décide
autrement. Quand on se lance dans une histoire d’amour, on ne sait
jamais comment on va en sortir, si on va se faire croquer ou pas. C'est
souvent ceux qui disent ne pas s’investir ou garder leurs libertés
qui se font avoir car c’est une maladie.
Ne pas vouloir s’investir peut aussi être une forme de protection,
de frayeur vis-àvis de l’amour ?
Oui, c'est un pessimisme de protection. J'ai tendance à être
comme ça dans la vie. Je ne m'emballe pas, comme ça, si
jamais ça ne marche pas, on souffre moins. Ne pas aimer fait que
si on n'est plus aimé, on souffre moins. Mais je pense qu'il vaut
tout de même mieux s'investir. D'un autre côté, c'est
comme ce métier. C'est comme jouer, si on ne s'investit pas, ça
n'a pas beaucoup d'intérêt, c'est tricher, c'est truquer.C'est
comme dans tous les domaines, l'amitié, l'amour ou la passion,
le métier, il me semble que s'investir est la seule chose qui existe
dans la vie.
Quand vous n'êtes pas metteur en scène, avez-vous la tentation
d'aller jeter un oeil derrière la caméra ?
Non, pas du tout. Je crois que mon métier de metteur en scène
me sert à comprendre plus vite ce que veut le réalisateur
et à lui faciliter son travail. Je comprends assez vite comment
il va filmer, comment la caméra va procéder. Donc, du coup,
je tente d'arranger les bidons de tout le monde et ça m'amuse.
J'aime bien voir de temps en temps le combo pour voir comment tout s'organise
dans le cadre. Là, il ne s’en sert pas mais je sais comment
la caméra me filme. Du coup, je sais que si je balance la tête
par là, on me verra ou pas. C'est à ça que me sert
cette expérience de metteur en scène. Elle me servirait
plus si Eric était totalement à la rue. Il faudrait alors
que je
fasse de la conduite accompagnée mais ce n'est absolument pas le
cas sur ce film. Il m'est arrivé une fois ou deux de lui suggérer
quelques petites choses qui venaient comme ça mais comme on peut
aussi me suggérer des choses quand je suis metteur en scène.
Je ne pense pas avoir empiété sur son terrain, il ne l'aurait
pas supporté ni accepté et c'est très bien. Mais
je pense que cela s'est passé aussi simplement parce
que cette confiance mutuelle s'impose d'elle même.
Peut-on dire que vous vous êtes amusé avec ce personnage
?
C'est un personnage très amusant : il est vif, ridicule, mesquin.
Il lui arrive un tas de malheurs. C'est un rôle jubilatoire, c'est
l'oncle Picsou. C'est une figure de comédie, mis à part
une scène ou deux où il se dévoile dans son pathétique.
Une anecdote ?
Je suis tombé de cheval, j’ai failli mourir mais ce n’est
qu’un détail (rires) !
Un fleuve heureux et tranquille hormis cet accident ?
C'est un film compliqué mais Eric a su nous cacher cette difficulté
même s’il a beaucoup travaillé.Il faut saluer Manuel
Munz car cela n’était pas évident : il a pris de gros
risques, il s’est battu pour que le budget soit important, qu’il
y ait 800 costumes, des figurants, des décors : il s’est battu
pour qu’il y ait une « production value », comme dit
Variety. C'est très important pour ce film car c'est ce qui fait
la différence : je suis vraiment pour le cinéma du beau.
On dit toujours que les bons sentiments ne donnent pas de bonnes comédies
ni de beaux films mais je pense que LES CHORISTES est l’exemple type
du film où le beau existe, où quelqu’un amène
le beau à des
enfants, et cela les transforme. Dans notre film, il y a une espèce
de beauté de lumière, de mots, de sentiments que je trouve
très fortifiants.
JEAN DUJARDIN
En quelques mots, qui est votre personnage ?
Valentin, suicidaire écorché. Il ne croit en rien et surtout
pas en l’amour.
En quoi est-il intéressant ?
Ce qui m’a attiré chez Valentin, c'est son épaisseur
et sa dualité. Le « Valentin » de la première
partie du film a un côté mauvais garçon alors qu’ensuite,
il compose son « rôle » de prince Frédéric.
Il joue sans arrêt sur deux tableaux : le voyou avec son oncle et
le prince avec l’ingénue. Ces deux couleurs m’emballaient.
Le tonus, le «peps», les grandes descentes et les grandes
envolées.
Vous avez senti cette dynamique dès l’écriture ?
Oui, il y avait un élan. J’ai lu le scénario très
rapidement, ce qui est plutôt bon signe. Ensuite il fallait savoir
le lire et savoir le dire. Du coup, Eric a commencé à me
faire des séances de lectures :il m’a fait lire à plat,
juste pour travailler les mots car je n’avais aucune référence,
je n’ai pas de formation théâtrale. Je lui ai fait ma
lecture, à l’instinct, mais il fallait que je ressente les
choses. Nous avons donc travaillé dans cette direction.
Eric avait-il le sentiment d'un fossé entre vous et le personnage
?
Oui, en tout cas dans l'image que je donne. Forcément, on m'a vu
à la télévision, sur des programmes courts, sur des
sketchs mais pas forcément sur du ressenti. Il a donc fallu se
faire confiance. Je me suis mis en danger sur plein de scènes :
je ne savais pas où j'allais, c'est pourquoi j'ai totalement fait
confiance à Eric.
Quand vous parlez de mises en danger, vous entendez quoi ?
L’air de rien, un rôle tel que Valentin, ça file vraiment
les jetons : il y a la fatigue physique mais aussi celle du texte, de
la concentration. On ne peut pas se sauver avec des pirouettes. Le scénario
est écrit comme cela, alors il faut le dire sur la corde raide,
sans que ce ne soit trop romantique, trop lu : il faut que ça reste
contemporain, moderne, instinctif. Le risque de «plantade»,
voire du ridicule est là.
Vous étiez mal à l’aise avec le film d’époque
?
Pas du tout. Pour le coup, je me suis dit que je faisais mon métier.
C'est comme quand tu joues au cow-boy à douze ans, je me suis approprié
mon costume assez rapidement. Il faut savoir que j’ai un corset et
cela c’est douloureux, je peux vous le dire ! En même temps,
le corset donne un maintien, une allure, et pour faire le coq, il n’y
a pas mieux. C’était donc totalement justifié pour
le rôle.
Vous avez tout de suite saisi le côté ludique du film, quelque
part entre CARTOUCHE et FANFAN ?
Ah oui, tout de suite. Et ce, quasiment sur toutes les scènes.
J’avais aussi envie de faire les bagarres, les sauts. Je voulais
m’amuser.
Tous les gens qu’on interroge à votre sujet font une comparaison
Bebel-Dudu, Belmondo-Dujardin ?
C'est Gérard qui a lancé ça.
Est-ce un modèle à suivre ?
Oui, je pense que Belmondo reste un maître dans ce type de personnage
virevoltant.
Avec Gérard, vous formez un duo comique, un tandem un peu curieux.
Comment cela fonctionne d’après vous ? Qu’est-ce qui
fait cette alchimie ?
On est friable tous les deux : on a beaucoup de mal sur le texte, on a
peur donc on s'aide. On doit bien se regarder dans les yeux quand on joue
parce qu'on a peur que ça sonne faux. Ensuite, l'harmonie vient
du fait qu'on déconne en « off », qu'on fait notre
métier et qu'on y croit.
Est-il un référent pour vous ? Y a-t-il un rapport de conseil,
d’affection ?
Non, avec Gérard, c'est plus potache, plus déconnant : il
rebondit sur ce qu’il voit. On va se raconter une anecdote, sur «
qu’est-ce que t’as fait hier » et c'est tout. C'est juste
une humeur, une bonne humeur. Le reste, les conseils, je les vois. Je
l’ai devant moi, je prends ce qui est à prendre. C'est assez
rassurant de voir que Gérard est encore angoissé. Il a beaucoup
de recul par rapport à ce qu’il fait. Je pense que c'est une
bonne route à suivre.
Et avec Mélanie, comment ça s’est passé ?
Je la connaissais déjà car nous avions fait un festival
à Toulouse ensemble. Elle est très déconnante, sérieuse,
souriante, concentrée, généreuse… zéro
problème !
Qu’est-ce qui la distingue, qui la rend presque idéale dans
ce rôle piquant, frondeur ?
Ses seins et son petit « che » (rires) !
Le film tourne beaucoup autour de la séduction, de l’amour,
de la manipulation, du jeu du chat et de la souris ? Qu’est-ce que
ça nous dit au fond, d’après vous ?
Il faut y croire encore un peu : c'est pas mort, ça vaut le coup
d’être amoureux, d’avoir le palpitant de 14 ans, d’être
heureux, ça vaut le coup de tenter l’amour. Ce sont des choses
que j'ai été amené à ressentir dans ma propre
vie : l’espoir, la déception, un certain goût de cendre,
et puis le cynisme. A ce titre, une phrase m’a beaucoup frappé
dans le texte : «Toutes les femmes sont dépravées
et sans vertu». Peut-être… mais je suis au moins sûr
d’une chose : je mets les hommes dedans !
Pensez-vous que, dans le personnage de Mélanie, dans son coté
frondeur, très piquant, il y ait un parfum de féminisme
?
Absolument, c'est la modernité du scénario. Dans la scène
de la chambre, il y a tout ce dialogue avec plein de non-dits à
propos de l'hébergement : « Je n'ai jamais hébergé
personne. C'est pourtant très agréable ». Elle joue
tout ça, comme le font les femmes d'ailleurs maintenant. Elles
sont aussi joueuses que nous.
Il paraît que vous faites vos cascades vous-même ? Pourquoi
?
En fait, cela me donne l’occasion de faire des sauts, des délires
que je ne ferais jamais dans ma propre vie. Dans la réalité,
je pense que je me laisserais submerger par la peur. À ce moment-là,
j'ai envie de faire mon boulot, de faire le coq, de crâner mais,
pour moi, pour le fun, c'est une galipette comme à 6 ans. Là,
on te met le harnais et tu peux faire un saut de 3 mètres, on t’enlève
l’apesanteur et la douleur, t’arrives comme une fleur, c'est
génial.
Vous aimez chercher vos limites ?
J'aime la composition et je trouve qu'on ne propose pas souvent de personnage
de composition. Quand on t'offre ça, tu saisis l'opportunité.
Ma référence absolue, c'est Gene Kelly : j'aime le mec qui
joue, qui danse, qui chante.
J'ai envie d'apprendre, j'ai plein de lacunes, de choses que je ne sais
pas faire, de choses que je veux tenter. Eric dit que je suis comme un
chien fou mais c'est vrai que j'aime ça. J'ai besoin de déconner,
de sauter en l'air. Avec ma petite expérience et mon septième
film, ça va mieux. Avant je subissais beaucoup le regard des gens,
ce qu'on pouvait penser : tu bloques sur une réplique que tu répètes
dans ta loge, pour au final ne pas la réussir avant 6 prises et
bien ça, je ne veux plus le vivre. J'ai envie de montrer que je
suis content d'être là, j'ai besoin de faire rire l'équipe,
de me sentir bien.
En quoi cette comédie peut-elle être différente des
autres ?
Déjà, l’époque : 1830. Je ne pense pas qu’il
y ait tant de références que ça. Le mouvement du
film : la réalisation, la rapidité des plans, ce n’est
pas le dialogue «plan-plan». Tout ça se fait dans l’action.
Le casting au départ :
Gérard et moi, c'était un peu improbable. On te le fait
un peu payer quand tu viens de la télé. Tout le monde se
demande si je vais y arriver, si je ne figure au casting que pour assurer
des entrées. Gérard vient du café-théâtre,
moi aussi. Ça lui a réussi, j’espère prendre
le même chemin.
MELANIE DOUTEY
Comment pourriez-vous décrire votre personnage ?
Cécile De Mantes, une fille issue de la noblesse, qui doit avoir
23-24 ans, à l'heure où la monarchie est en train de se
faire renverser. Elle rencontre Valentin, elle est très désarçonnée,
elle tombe amoureuse de lui. C'est une jeune fille pleine d'amour et pleine
de rebellion en même temps parce qu'elle est contre cette éducation
à l'ancienne, contre tout ce que lui a appris sa mère (elle
a un père absent). Elle a plein d'ambition, d'amour, elle est entière.
C'est
un personnage très honnête, très franc, qui aime beaucoup
la vie, qui veut aller au bout, avec plein de rêves dans la tête.
C'est en même temps un personnage très frondeur, assez piquant.
Avez-vous eu du plaisir avec ce personnage ?
D'entrée, on voit que c'est une fille qui sort du commun de l'époque.
Elle est presque punk (rires !), elle ne rentre pas dans les sentiers
battus, de ce qu'on pouvait penser de la jeune noble qui met de belles
robes. Elle est complètement rebelle. Pour l'époque, elle
a une façon de parler très franche. Elle dit ce qu'elle
pense, notamment à sa mère.
Pensez-vous qu’il y ait là une pointe de féminisme
?
Je pense qu’elle ne cherche pas à être l’égal
de l’homme. Elle cherche juste son indépendance, et à
aller au bout de ses propres rêves.
D’après vous, qu’est-ce qu’Eric cherche à
nous dire avec cette histoire ?
Qu’il ne faut jurer de rien (rires) ! Eric disait que l’histoire
mettait en jeu des rapport de séduction et de pouvoir. Qu’entre
les deux, la quête du personnage était une quête d’amour
sans trop y croire. Le personnage de Valentin a un double jeu permanent.
Traiter le romantisme de cette façon-là est très
intéressante. Les romantiques comme Musset sont des gens désespérés,
suicidaires, malheureux avec un mal-être terrible. Valentin est
pris entre ce profond désespoir et cette envie d’y croire
jusqu’à ce qu’il rencontre Cécile.
On a un sentiment de vivacité ? Qu’est ce qui vous a plu
dans ce ton ?
C'est un ton qu’on a beaucoup travaillé avec Eric parce qu’on
a eu la chance d’avoir des lectures sur le scénario. Ce qui
est formidable, c'est que le scénario est très écrit.
Avec Eric, on a plein de liberté et finalement plus on travaille,
plus on se rend compte que le plus simple est de rester proche du scénario
car tout est dedans. Il y a une richesse énorme : les personnages
sont très riches déjà à l’écriture,
finalement on a peu de choses à faire.
Quelle est la qualité première d’Eric ? Qu’est-ce
qui le distingue à vos yeux ?
Il a l'énergie d'un enfant : sur un plateau, il a une force incroyable.
Le réalisateur est quand même le chef d'orchestre. C'était
étonnant, c'était pétillant, on s'amusait tout en
étant concentré. Il a le regard d'un enfant mais aussi la
maturité d'un homme qui a énormément travaillé.
Il est habité par la passion qu'il a pour son film et celle qu'il
a pour son métier. Il adore regarder les acteurs travailler, les
décors se mettre en place. On est très porté par
lui. Il s'intéresse à tout sur son plateau, c'est formidable.
Il a une énergie et une spontanéité. Il a le recul,
il ne s'énerve pas, il est concentré, il sait ce qu'il veut.
Avez-vous senti la même énergie, le même pétillant
avec Jean Dujardin ? Est-ce que ça a été différent
avec lui ?
C'est une vraie découverte. Je le connaissais comme tout le monde
dans la série « Un gars une fille » mais je pense vraiment
qu’on a connu « Bébel » et qu’on va connaître
« Dudu ». L’avenir le confirmera ou pas mais en tout
cas, c'est agréable de travailler avec lui. Il est très
drôle, il aime partager, il est très à l’écoute
des réactions des autres, il cherche beaucoup.
Gérard Jugnot est devenu une espèce d'icône du ciné
français. Mais qu'avez-vous découvert en travaillant avec
lui ?
Que c'est super touchant de voir qu'on a beau faire ce métier,
le connaître, que le public a beau vous montrer tout l'amour qu'il
a pour vous depuis pas mal de temps, on reste toujours avec une petite
flamme dans les yeux quand on fait ce métier. Je trouve que Gérard
est un acteur toujours aussi passionné, curieux, qui a toujours
autant envie de travailler et qui a toujours autant de doutes. C'est génial,
en tant que débutante, de voir un acteur connu, reconnu, aimé
du public et du métier, qui ose vraiment plein de choses et qui
a toujours cette passion. C'est une des plus belles choses dans ce métier
: continuer à chercher.
Avez-vous une idée de la manière dont cette comédie
peut se démarquer des autres comédies d’époque
?
Je pense que le pari a été complètement tenu. Je
trouve que les personnages sont quasiment modernes, ils ont une attitude
d’aujourd’hui. Le travail qu’a fait Eric sur le scénario
est très beau. Il a gardé la richesse de l’écriture
de Musset et a apporté toute la modernité d’un homme
d’aujourd’hui. On n’a pas le sentiment de faire un film
d’époque mis à part le fait que l’on soit en costume.
On a juste l’impression de raconter une histoire d’amour, c'est
ce qui nous fait vivre depuis la nuit des temps.
ERIC CIVANYAN
Comment pourriez-vous pitcher ce film ?
Le pitch est assez simple : c’est un voyou, un beau débauché
qui aime fumer, qui aime boire, qui aime les femmes et qui ne croit absolument
pas en la vie. Pour lui l’existence a peu d’intérêt
; il n’y a pas trouvé son compte. Donc, il a un tempérament
un peu suicidaire. Et il y a quelque chose auquel il ne pense absolument
pas, c’est tomber amoureux. Pour lui, l’amour est hors de sa
sphère. Et puis il va rencontrer quelqu’un qui va le faire
changer d’avis… Il ne faut jurer de rien ! (rires)
Qu’est-ce qu’il y avait à creuser pour vous dans ce
thème ?
Faut-il envisager l'amour sur une vie entière, ou sur une durée
plus courte? Est-ce que l'amour est la réponse à la vie
? Ce sont des thèmes qui me touchent assez. Les gens qui me connaissent
un peu disent que Valentin, ce personnage qui questionne l'amour, c'est
moi : est-ce que la vie c'est la frivolité, le plaisir immédiat
ou est-ce qu'il faut construire des choses à plus long terme ?
Ce sont des questions que je trouve assez intéressantes...
auxquelles je n'ai pas répondu, mais en tout cas, le film les pose
!
Autour de cette histoire, vous avez constitué rapidement un casting
: Gérard Jugnot, Jean Dujardin, Mélanie Doutey : comment
vous est venue l’idée d’installer ce trio ?
L'idée de Gérard Jugnot est venue assez vite ; j'avais envie
de lui donner un personnage qui ait une dimension à la fois comique
- car il retrouve là un vrai rythme de comédie - mais aussi
un personnage humain, qui a des doutes, des angoisses, des ambitions aussi,
parce qu'il a envie de gagner de l'argent coûte que coûte,
et qu'il va entraîner tout le monde dans cette course âpre
aux gains. Ça m'a semblé intéressant de lui donner
ce rôle ambigu. En plus, Gérard est quelqu'un qui porte très
bien le costume. C'est une époque qui lui va très bien !
(Rires). Et pour le personnage de Valentin, il fallait que je trouve l'équilibre
entre quelqu'un qui soit suffisamment jeune pour être séduisant
mais aussi suffisamment mûr pour être crédible sur
un parcours qui l'amène à se dire : voilà aujourd'hui
j'ai 30 ans, j'arrête de faire mes conneries. Jean a cette double
face là. C'était pile ce dont j'avais besoin pour le personnage,
c'est-à-dire cette possibilité d'avoir un sourire, de lancer
une pique et l'instant d'après d'être grave. Je me suis vraiment
servi de cette dualité que possède Jean et je l'ai travaillée
avec lui. Ce qui est intéressant, c'est de se servir de la vraie
personnalité des comédiens pour nourrir les personnages.
Et pour Mélanie ?
J’avais eu un vrai coup de foudre pour Mélanie quand je l’avais
vue dans le film de Jolivet LE FRERE DU GUERRIER. Je l’avais trouvée
absolument remarquable car elle avait à la fois une vraie modernité
de jeu, alors qu’on était là dans une époque
très ancienne, et un visage assez classique, assez pur. Je l’avais
trouvée très juste. J’ai donc tout de suite pensé
à elle. Tout s’est passé très facilement. Elle
a lu le scénario, elle a été emballée. Et
j’en suis absolument ravi car elle a ce côté très
moderne d’une jeune fille de 25 ans en 2005, avec en même temps
ce petit visage un peu classique, qui prend très bien la lumière.
Elle a un oeil avec une rouerie, une curiosité, elle n’a pas
sa langue dans sa poche ; en même temps, elle a ce petit visage
angélique. Et cette dualité-là aussi me sert beaucoup.
On est dans le registre à la fois de la comédie et du film
d’époque - même s’il n’y a pas un respect
scrupuleux du détail historique : comment aviez-vous envie de composer
cet alliage pas forcément évident ?
Pour moi c’est une comédie romantique. Comédie, ça
parle tout seul : il y a des choses drôles, un rythme, une truculence,
et puis il y a le romantisme, mais le vrai romantisme, c’est-à-dire
le romantisme noir. Le romantisme était un peu les premiers pas
de l’existentialisme. Le mal du siècle était de se
sentir mal dans sa peau, de s’interroger sur l’existence. Les
romantiques sont les premiers qui se sont posés cette questionlà.
Le film est fondé sur cette dualité : comédie romantique.
Effectivement, l’action se passe en 1830 : c’est la toile de
fond mais je le traite comme si c’était un décor moderne.
Je ne fais pas de plans larges pour montrer mes beaux décors, pour
montrer mes figurants. J’apporte un soin à la description
de l’époque mais c’est vraiment l’histoire qu’on
nous raconte qui est importante. Il ne faut pas se leurrer, les plus belles
images du monde nous intéressent 2 ou 3 minutes, mais s’il
ne se passe rien devant, s’il n’y a pas d’émotion,
de rires, de larmes, on s’en fiche. En tant que spectateur j’adore
me balader dans le temps, avoir un vrai dépaysement. Le trois pièces
cuisine avec les jeans et « passe-moi le sel » a un petit
peu de mal à m’intéresser, à quelques exceptions
près bien entendu. Ce que je dis pour le costume est valable aussi
pour le décor contemporain: c’est l’histoire qui compte.
A lire le scénario, on est un peu entre FANFAN et CARTOUCHE, dans
quelque chose de très vif : comment faites-vous exister cette vivacité-là
?
Effectivement il y a une vraie vivacité, mais aussi un côté
à cheval entre CARTOUCHE et LES LIAISONS DANGEREUSES. Il y a ce
rythme avec des cascades, des bagarres, et puis il y a ce côté
plus déchiré, un peu plus calculateur : quand Valentin par
exemple entre dans la séduction pour essayer d’avoir la petite
(Mélanie Doutey), il monte un stratagème de la même
façon que Valmont pourrait le faire dans LES LIAISONS DANGEREUSES
. Ce stratagème le pousse à être dur : à un
moment, il dit « Je jure que Cécile sera ma maîtresse
mais jamais ma femme ». Il y a donc une vraie volonté de
manipulation de l’autre qui ressemble un peu aux LIAISONS DANGEREUSES
J’espère qu’entre les deux aspects, la mayonnaise va
prendre !
A la lecture, on sent aussi à travers le personnage de Mélanie
une pointe de féminisme. C’est abusif ou pas ?
Féminisme dans le bon sens : Mélanie est un peu la femme
idéale. Elle est jolie, intelligente, en avance sur son temps.
Elle a une vraie réflexion par rapport à la vie et ce que
je trouve intéressant, c’est que du haut de ses 22 ans, elle
a une maturité que Valentin n’a pas. Elle a une sorte de connaissance
instinctive de la vie qui est assez séduisante. On recherche tous
– enfin JE recherche la femme idéale - on court après
un idéal, quand on peut le façonner, on essaie de le faire.
Mélanie a un rôle magnifique : elle est drôle, curieuse,
vive, belle. C’est une sorte de lumière à atteindre.
Avec les comédiens, vous êtes précis, vous laissez
une marge de manoeuvre, une liberté ? Comment êtes-vous avec
eux ?
Je suis assez précis car je fais un gros travail en amont, c'est-à-dire
que je vois tous les comédiens, du plus petit rôle au plus
important. Pour les comédiens qui ne jouent qu'une journée,
ça se passe en une ou deux heures, avec les comédiens qui
jouent plusieurs jours, je travaille trois ou quatre jours, une semaine,
c'est selon. Ce travail préparatoire qui est une sorte de mise
en condition, un échange d'idées, un travail sur l'émotion,
sur les buts à atteindre est une base pour les comédiens.
Cela permet de tous parler de la même chose, ce qui signifie que
les comédiens jouent tous dans le même esprit, celui que
j'ai souhaité. Comme je le fais très en amont du film, les
comédiens
peuvent mûrir d'une façon un peu inconsciente leur personnage
et la façon dont ils vont aborder les choses. Ils sont vraiment
prêts en arrivant sur le plateau. Il suffit alors de très
peu de choses, un mot, un clin d'oeil pour que tout se cale comme je le
souhaite. En même temps, comme ils savent dans quelle direction
je veux aller, quelles fondations on a construit ensemble dans ce travail
préparatoire, ils ont une vraie liberté, mais toujours dans
un créneau assez étroit. Plus le travail en amont a été
rigoureux, plus ils ont la liberté de créer parce qu'ils
savent dans quelle direction aller. Quand on peut tout faire, on ne peut
rien faire. Finalement rien n'est pire.
Est-ce qu’il y avait une difficulté, un enjeu particulier
qui pouvait vous faire dire avant le premier jour du tournage que ça
allait être compliqué ?
Alors tout ! C’est un film énorme et il n’y avait pas
2 milliards de jours, 2 milliards d’heures par jour, 2 milliards
de secondes par heure, donc tout était énorme, insurmontable
et difficile. C’est aussi ce qui fait le plaisir de l’aventure.
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