Sur Philippe Claudel
Mes centres dintérêt ont souvent été
périphériques au cinéma. Et pour les scénarios,
lexpérience ma amené à préférer
choisir mes collaborateurs chez des personnes qui nont rien à
voir, professionnellement, avec le cinéma. Ils ont un regard particulier
sur le concept même de scénario et une distance qui ma
toujours semblé intéressante. Philippe mavait fait
lire les cent premières pages des "Âmes Grises",
à une époque où lhistoire nétait
pas encore développée. Il nétait même
pas sûr de poursuivre ce début de roman. Mais jai tout
de suite été troublé par latmosphère.
Je ressentais comme une impression denfermement dans une pièce
dont les murs deviendraient
poreux à une moisissure qui, peu à peu, envahirait tout.
Philippe Claudel a laissé son texte pendant un an, puis il la
repris. Je lai lu. Deux ou trois semaines après, jai
eu envie den faire un scénario. Jai commencé
une vingtaine de pages et il sy est remis, pour écrire un
scénario. Le script était prêt six mois avant la sortie
du livre.
La production
On a proposé le scénario à un producteur, qui la
fait lire à quelques autres. Refus unanime. Trop sombre. Trop de
morts. Et puis Frédéric Brillion et Gilles Legrand dEpithète
Films lont lu et ont eu le désir de monter le projet, mais
ça na pas été facile, à cause du sujet
bien sûr, et aussi à cause de moi, dont les derniers films
nont pas été des succès. On a tourné
46 jours, le film faisait 2h20 au premier bout à bout. Environ
30 minutes ont été coupées, très peu de séquences
enlevées, mais plusieurs scènes ont été raccourcies,
pour quelques unes avec difficulté.
Les thèmes du film
On ne montre pas le front (la présence de la guerre nest
montrée quà travers le son de la canonnade, les masques
à gaz des enfants à lécole et la présence
constante des soldats revenant du front ou y partant) mais lhistoire
na de résonance que dans ce contexte, qui est capital, que
ce soit le conflit 14-18 ou un autre. Encerclés par lhorreur,
les habitants de ce village sont confrontés à la fois à
un crime majeur - la guerre et à un meurtre ordinaire.
Il y a comme lacceptation silencieuse dune certaine forme
du Mal, et pas dune autre. (Lorsque éclate un conflit lointain
et meurtrier, avec plusieurs dizaines de morts quotidiennement, tout ça
devient bien vite quelque chose de banal, les exemples ne manquent pas,
en ce moment même !) Lhistoire pose cette question. uel est
le prix dun être humain ? Et est ce un prix égal pour
tous ? Certainement pas. Elle montre aussi que chacun se débat
avec sa propre histoire, et uniquement avec sa propre histoire, chaque
peuple comme chaque individu.
La culpabilité
La culpabilité vient-elle du désir de commettre la faute
ou de passer à lacte ? Autour de cette zone floue, la place
peut être immense. Tout est basé sur cette interrogation.
Et personne ne peut répondre. On peut dire que Destinat avait ses
raisons pour supprimer ces deux femmes. Mais peut-être le hasard
a-t-il aidéson désir à se réaliser, pour linstitutrice
comme pour la petite fille. Car rien dans le film nétablit
de certitudes. On voit la marque au cou de linstitutrice, et Destinat
tient le lacet. Il a caressé la joue de lenfant le soir de
sa mort, en la croisant par hasard au bord du canal. Ce nest sûrement
pas suffisant pour le donner coupable, mais peut-être lest-il
vraiment,
comme le soldat déserteur peut lêtre aussi. Peut-être
ce procureur est-il allé au bout dune idée absurde,
quil exprime avec ces phrases récurrentes : « Elle
na pas connu la laideur », « Le mal na pas eu
le temps de lapprocher
» Mais lhistoire na
pas de sens si on connaît le coupable. Même le comédien
ne devait pas se dire « Je lai tuée » ou «
Je ne lai pas tuée. »
Destinat
Destinat, de toute façon, nest pas clair. Même sil
na pas commis les meurtres, il a volé les lettres, caché
le carnet de linstitutrice au policier, et y a collé ces
photos des trois visages de femme
Finalement, entre ce vieil homme
notable très brillant et le petit soldat qui était un violeur,
la rontière est mince. On découvre que,au delà des
racines, de lintelligence, du hasard de la naissance, il y a, quelque
part dans lâme humaine, des profondeurs qui
se rejoignent. Destinat aurait été différent si la
viene lui avait pas enlevé ce quelle lui avait donné,
et que lon comprend dune certaine façon quand on découvre
le tableau dansson château : ces visages de femme côte à
côte, ces figures quil ressasse comme un cauchemar obsessionnel.
Enfermé dans sa solitude, il lit le carnet volé à
linstitutrice avec une certaine complaisance, même pour sy
entendre appeler « Tristesse ». Comme un rêve, un étrange
rêve dimaginer sa femme (qui ressemblait si étrangement
à cette institutrice au point que celle-ci apparaisse comme son
double) lui parler doutre-tombe à travers le visage et la
voix dune autre. Cet aristocrate dans sa grande maison a un côté
décadent, un peu désuet : ce vieil homme dans cette salle
vide, avec des draps sur les fauteuils... Le château est à
son image : il seffrite un peu. Entre les prises, Jean-Pierre Marielle
disait parfois : « Comme cest dur dêtre cet homme
là ! »
Mierck
Le personnage apparaît demblée comme une ordure, un
notable salopard, ce qui nôte rien à sa grande intelligence,
même utilisée parfois de façon perverse. Il est toujours
voyeur de quelque chose, afin de poser ou non son empreinte, à
sa guise. Sa victoire sur Destinat vient de ce quil le laisse en
dehors de lenquête, uniquement pour savourer le fait de le
lui dire. Savourer le pouvoir quon a sur quelquun sans le
faire tomber, cest sûrement un plaisir suprême. Il a
son idée de la justice, liée peut-être aussi à
une forme de justice de classe. En sacharnant sur ces deux déserteurs,
il pense ne commettre aucune faute, car pour lui ils ne sont que de la
racaille. Dailleurs il
est troublant quil ne se soit pas trompé puisquon découvrira
que lun des deux était bien une crapule.
Le policier et la scène finale
Pour lexpliquer, jai besoin de résumer lensemble
: nous sommes dans un contexte de guerre, avec une jeune institutrice
qui a toute la vie devant elle, qui veut se rapprocher de lhomme
quelle aime, alors quil est mort ; un vieux monsieur qui lui
cache cette mort ; une petite fille assassinée ; des rapports entre
notables exécrables, toute une gangrène qui ne cesse de
croître
Un policier doit mener une enquête. Il est un
peu lâche, un peu minable. Il vit avec sa femme, qui attend un enfant
Ça pourrait être la seule image de bonheur du film. Eh bien,
la destinée le rattrape comme les autres, en semblant lui dire
: « Tu nes pas à lécart de tout ça.
Tu ne vas pas à la guerre alors que ton frère y va. Tu te
planques un peu, mais je vais tavoir, toi aussi. » On avait
cru apercevoir un peu de lumière, et tout bascule à nouveau.
Il perd sa femme, et se retrouve seul avec ce bébé. Ce bébé,
il nen veut pas, cest évident puisquil na
même pas été le chercher. On le lui ramène.
Dans le livre, il tue son enfant qui lui rappelle trop sa femme, comme
Destinat a pu tuer linstitutrice et la petite parce quelles
lui rappelaient la sienne. Dans
un premier scénario, nous avions gardé la scène,
où juste après le meurtre de son enfant, il expliquait tout
au médecin, qui comprenait et ne le dénonçait pas.
Nous avons renoncé à garder cette fin parce que limage
pouvait verser dans la complaisance. Il était plus intéressant
(et Philippe Claudel ne sy est jamais opposé) que lhistoire
finisse en revenant sur un être comme nous sommes tous au départ,
un bébé qui vient de naître, qui ne connaît
rien, qui est au tout début
mais au début de quoi
? Quest-ce que la vie, qu'est-ce que le monde va lamener à
faire ? À la fin de chaque désastre humain le monde crie
toujours que cela ne se reproduira jamais plus, et tout ça recommence
avec une régularité effrayante.Ce policier prend son bébé,
le pose, recule et ensuite savance. Cette avancée est comme
un point dinterrogation. Non pas de ce quil va faire, peu
importe. Cette avancée vers le bébé est notre avancée
à nous, vis à vis de cet être tout neuf. Le film nous
a montré ce quon a fait des êtres « neufs »,
tout au long de lhistoire de lhumanité : souvent une
barbarie, je parle là bien sûr à léchelle
de lhistoire
de lhumanité. Un éternel recommencement. Il ne faut
pas oublier que le film démarre aussi sur un enfant mort. Et il
se termine sur un bébé qui tend les bras, puis les repose.
Il appelle, comme tout le monde appelle. Puis il repose ses bras. Qui
sera capable de lentendre ?
Les silences.
Je ne pense pas que la parole soit superflue, mais souvent elle ment,
alors que les regards et les silences ne mentent jamais. Quelque part,
les mots appauvrissent. Le silence, cest la mise à nu, cest
le miroir, la face cachée, la lumière
La relation
de Destinat avec linstitutrice est la plupart du temps muette, comme
une relation avec un fantôme, un souvenir ou un rêve. Mais
dans le même temps, ce silence est aussi justifié par le
fait quil lui cache la mort de son amant (Comme aussi, dune
certaine façon, le juge Mierck cache à la justice la rencontre
du procureur avec lenfant le soir de sa mort). Le silence peut aller
jusquau malaise, tout en pouvant aussi aller jusquà
une grande fusion. Et quand il y a fusion, le dialogue devient superflu.
Jai toujours été attiré par les temps «
morts », où lon croit que rien ne se passe alors que
cest le contraire. Quand lors du dîner Destinat lève
la main pour empêcher linstitutrice de parler, il ne fait
que traduire cela, et quand il la regarde écrire à son amant
déjà mort sur le bord du canal également.
Linstitutrice
À la lecture du livre, certains la voyaient fluette et blonde.
Jai préféré lui donner des yeux sombres pour
ne pas tomber dans le côté icône diaphane des héroïnes
qui sont par nature lincarnation de la lumière. Dune
certaine manière, ce personnage porte aussi le même égoïsme
que les autres, parce quelle reste prisonnière de sa propre
histoire. Quand elle embrasse le soldat mutilé dans la rue, elle
rejoint par là davantage son amant que la douleur
dun être humain. Quand elle pleure sur le promontoire face
à limage des combats des tranchées, elle ne pense
quà son amant, et non à tous les autres. Quand aussi
elle demande aux enfants dans la classe décrire à
leurs pères elle ne fait que prolonger à sa manière
sa pensée obsessionnelle vers son amant. En vérité,
elle nest pas comme le supposait et le ressentait la petite élève
dans la cour de lécole une héroïne de roman,
(ou alors seulement, par anticipation, par rapport à sa fin tragique,
quelle soit due au suicide ou à un meurtre) mais elle fait
partie, à sa manière, de la même déclinaison
de personnages qui jalonnent cette histoire et qui nourrissent, en vérité,
davantage le
récit du film que ne le fait lenquête sur le meurtre.
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