Les Ames Grises
Réalisateur : Yves Angelo

Genre : Drame, Policier

Date : 28 septembre 2005

Durée : 1 h 46

Origine : Français

Distribution : Warner Bros

D'après l'oeuvre de : Philippe Claudel

Résumé

Note de la production

Acteurs :

Jean-Pierre Marielle : Destinat

Jacques Villeret : Le juge Mierck

Marina Hands : Lysia

Denis Podalydes : Le policier

Michel Vuillermoz : Le maire

Serge Riaboukine : Bourrache

Thomas Blanchard : Le Floc

Agnès Sourdillon : Joséphine Maulpas

Nicole Dubois : Barbe

Franck Manzoni : Colonel Matziev

Joséphine Japy : Belle de jour

Directeur Photo : Jérome Alméras

Musique : Joanna Bruzdowicz

Chef décorateur : Loula Morin

Chef monteur : Thierry Derocles

Costumes : Pascaline Chavanne

Dialoguiste : Philippe Claudel

Scénario :

Yves Angelo

Philippe Claudel

Producteur :

Frédéric Brillon

Gilles Legrand

Production :

Epithète Films

France 2 Cinéma

Directeur de production :

Lieux de tournage :

Budget :

Site officiel : France : http://wwws.warnerbros.fr/lesamesgrises/

Récompenses :

Fiche du film complète (image, résumé, note de la production, avis) au format PDF à disposition sur demande, voir page d'acceuil

 Résumé :

Paris 1830.
L’hiver 1917, dans une petite ville de l’est de la France. Les massacres dans les tranchées sont tout proches. Des soldats défilent, en route vers le front, conscients d’aller vers l’horreur face à la lente procession des mutilés et des estropiés qu’ils croisent sur leur chemin.

Une petite fille de dix ans est retrouvée noyée. Elle s’appelait Belle de jour et elle portait bien son joli nom. Autour de ce fait divers, plusieurs personnages inquiétants vont se croiser : Destinat, le procureur mystérieux, grand bourgeois austère qu’on a vu le soir du meurtre, le juge Mierck, cynique même dans les pires circonstances et le colonel Matziev, son inquiétant acolyte.

Effaré par ce qu’il découvre, un policier enquête, tout en vivant un drame personnel... Les visages de quelques femmes vont éclairer faiblement les abîmes où il descend : Clémence, sa compagne qui attend un enfant ; Clélis, l’épouse disparue du procureur ; Belle de jour, la victime innocente. Et Lysia, la lumineuse institutrice, dont le passage dans ce monde de folie sera si bref...

Note de la production

Sur Philippe Claudel
Mes centres d’intérêt ont souvent été périphériques au cinéma. Et pour les scénarios, l’expérience m’a amené à préférer choisir mes collaborateurs chez des personnes qui n’ont rien à voir, professionnellement, avec le cinéma. Ils ont un regard particulier sur le concept même de scénario et une distance qui m’a toujours semblé intéressante. Philippe m’avait fait lire les cent premières pages des "Âmes Grises", à une époque où l’histoire n’était pas encore développée. Il n’était même pas sûr de poursuivre ce début de roman. Mais j’ai tout de suite été troublé par l’atmosphère. Je ressentais comme une impression d’enfermement dans une pièce dont les murs deviendraient
poreux à une moisissure qui, peu à peu, envahirait tout. Philippe Claudel a laissé son texte pendant un an, puis il l’a repris. Je l’ai lu. Deux ou trois semaines après, j’ai eu envie d’en faire un scénario. J’ai commencé une vingtaine de pages et il s’y est remis, pour écrire un scénario. Le script était prêt six mois avant la sortie du livre.

La production
On a proposé le scénario à un producteur, qui l’a fait lire à quelques autres. Refus unanime. Trop sombre. Trop de morts. Et puis Frédéric Brillion et Gilles Legrand d’Epithète Films l’ont lu et ont eu le désir de monter le projet, mais ça n’a pas été facile, à cause du sujet bien sûr, et aussi à cause de moi, dont les derniers films n’ont pas été des succès. On a tourné 46 jours, le film faisait 2h20 au premier bout à bout. Environ 30 minutes ont été coupées, très peu de séquences enlevées, mais plusieurs scènes ont été raccourcies, pour quelques unes avec difficulté.

Les thèmes du film
On ne montre pas le front (la présence de la guerre n’est montrée qu’à travers le son de la canonnade, les masques à gaz des enfants à l’école et la présence constante des soldats revenant du front ou y partant) mais l’histoire n’a de résonance que dans ce contexte, qui est capital, que ce soit le conflit 14-18 ou un autre. Encerclés par l’horreur, les habitants de ce village sont confrontés à la fois à un crime majeur - la guerre – et à un meurtre ordinaire.
Il y a comme l’acceptation silencieuse d’une certaine forme du Mal, et pas d’une autre. (Lorsque éclate un conflit lointain et meurtrier, avec plusieurs dizaines de morts quotidiennement, tout ça devient bien vite quelque chose de banal, les exemples ne manquent pas, en ce moment même !) L’histoire pose cette question. uel est le prix d’un être humain ? Et est ce un prix égal pour tous ? Certainement pas. Elle montre aussi que chacun se débat avec sa propre histoire, et uniquement avec sa propre histoire, chaque peuple comme chaque individu.

La culpabilité
La culpabilité vient-elle du désir de commettre la faute ou de passer à l’acte ? Autour de cette zone floue, la place peut être immense. Tout est basé sur cette interrogation. Et personne ne peut répondre. On peut dire que Destinat avait ses raisons pour supprimer ces deux femmes. Mais peut-être le hasard a-t-il aidéson désir à se réaliser, pour l’institutrice comme pour la petite fille. Car rien dans le film n’établit de certitudes. On voit la marque au cou de l’institutrice, et Destinat tient le lacet. Il a caressé la joue de l’enfant le soir de sa mort, en la croisant par hasard au bord du canal. Ce n’est sûrement pas suffisant pour le donner coupable, mais peut-être l’est-il vraiment,
comme le soldat déserteur peut l’être aussi. Peut-être ce procureur est-il allé au bout d’une idée absurde, qu’il exprime avec ces phrases récurrentes : « Elle n’a pas connu la laideur », « Le mal n’a pas eu le temps de l’approcher… » Mais l’histoire n’a pas de sens si on connaît le coupable. Même le comédien ne devait pas se dire « Je l’ai tuée » ou « Je ne l’ai pas tuée. »

Destinat
Destinat, de toute façon, n’est pas clair. Même s’il n’a pas commis les meurtres, il a volé les lettres, caché le carnet de l’institutrice au policier, et y a collé ces photos des trois visages de femme… Finalement, entre ce vieil homme notable très brillant et le petit soldat qui était un violeur, la rontière est mince. On découvre que,au delà des racines, de l’intelligence, du hasard de la naissance, il y a, quelque part dans l’âme humaine, des profondeurs qui
se rejoignent. Destinat aurait été différent si la viene lui avait pas enlevé ce qu’elle lui avait donné, et que l’on comprend d’une certaine façon quand on découvre le tableau dansson château : ces visages de femme côte à
côte, ces figures qu’il ressasse comme un cauchemar obsessionnel. Enfermé dans sa solitude, il lit le carnet volé à l’institutrice avec une certaine complaisance, même pour s’y entendre appeler « Tristesse ». Comme un rêve, un étrange rêve d’imaginer sa femme (qui ressemblait si étrangement à cette institutrice au point que celle-ci apparaisse comme son double) lui parler d’outre-tombe à travers le visage et la voix d’une autre. Cet aristocrate dans sa grande maison a un côté décadent, un peu désuet : ce vieil homme dans cette salle vide, avec des draps sur les fauteuils... Le château est à son image : il s’effrite un peu. Entre les prises, Jean-Pierre Marielle disait parfois : « Comme c’est dur d’être cet homme là ! »

Mierck
Le personnage apparaît d’emblée comme une ordure, un notable salopard, ce qui n’ôte rien à sa grande intelligence, même utilisée parfois de façon perverse. Il est toujours voyeur de quelque chose, afin de poser ou non son empreinte, à sa guise. Sa victoire sur Destinat vient de ce qu’il le laisse en dehors de l’enquête, uniquement pour savourer le fait de le lui dire. Savourer le pouvoir qu’on a sur quelqu’un sans le faire tomber, c’est sûrement un plaisir suprême. Il a son idée de la justice, liée peut-être aussi à une forme de justice de classe. En s’acharnant sur ces deux déserteurs, il pense ne commettre aucune faute, car pour lui ils ne sont que de la racaille. D’ailleurs il
est troublant qu’il ne se soit pas trompé puisqu’on découvrira que l’un des deux était bien une crapule.

Le policier et la scène finale
Pour l’expliquer, j’ai besoin de résumer l’ensemble : nous sommes dans un contexte de guerre, avec une jeune institutrice qui a toute la vie devant elle, qui veut se rapprocher de l’homme qu’elle aime, alors qu’il est mort ; un vieux monsieur qui lui cache cette mort ; une petite fille assassinée ; des rapports entre notables exécrables, toute une gangrène qui ne cesse de croître… Un policier doit mener une enquête. Il est un peu lâche, un peu minable. Il vit avec sa femme, qui attend un enfant… Ça pourrait être la seule image de bonheur du film. Eh bien, la destinée le rattrape comme les autres, en semblant lui dire : « Tu n’es pas à l’écart de tout ça. Tu ne vas pas à la guerre alors que ton frère y va. Tu te planques un peu, mais je vais t’avoir, toi aussi. » On avait cru apercevoir un peu de lumière, et tout bascule à nouveau. Il perd sa femme, et se retrouve seul avec ce bébé. Ce bébé, il n’en veut pas, c’est évident puisqu’il n’a même pas été le chercher. On le lui ramène. Dans le livre, il tue son enfant qui lui rappelle trop sa femme, comme Destinat a pu tuer l’institutrice et la petite parce qu’elles lui rappelaient la sienne. Dans
un premier scénario, nous avions gardé la scène, où juste après le meurtre de son enfant, il expliquait tout au médecin, qui comprenait et ne le dénonçait pas. Nous avons renoncé à garder cette fin parce que l’image pouvait verser dans la complaisance. Il était plus intéressant (et Philippe Claudel ne s’y est jamais opposé) que l’histoire finisse en revenant sur un être comme nous sommes tous au départ, un bébé qui vient de naître, qui ne connaît
rien, qui est au tout début… mais au début de quoi ? Qu’est-ce que la vie, qu'est-ce que le monde va l’amener à faire ? À la fin de chaque désastre humain le monde crie toujours que cela ne se reproduira jamais plus, et tout ça recommence avec une régularité effrayante.Ce policier prend son bébé, le pose, recule et ensuite s’avance. Cette avancée est comme un point d’interrogation. Non pas de ce qu’il va faire, peu importe. Cette avancée vers le bébé est notre avancée à nous, vis à vis de cet être tout neuf. Le film nous a montré ce qu’on a fait des êtres « neufs », tout au long de l’histoire de l’humanité : souvent une barbarie, je parle là bien sûr à l’échelle de l’histoire
de l’humanité. Un éternel recommencement. Il ne faut pas oublier que le film démarre aussi sur un enfant mort. Et il se termine sur un bébé qui tend les bras, puis les repose. Il appelle, comme tout le monde appelle. Puis il repose ses bras. Qui sera capable de l’entendre ?

Les silences.
Je ne pense pas que la parole soit superflue, mais souvent elle ment, alors que les regards et les silences ne mentent jamais. Quelque part, les mots appauvrissent. Le silence, c’est la mise à nu, c’est le miroir, la face cachée, la lumière… La relation de Destinat avec l’institutrice est la plupart du temps muette, comme une relation avec un fantôme, un souvenir ou un rêve. Mais dans le même temps, ce silence est aussi justifié par le fait qu’il lui cache la mort de son amant (Comme aussi, d’une certaine façon, le juge Mierck cache à la justice la rencontre du procureur avec l’enfant le soir de sa mort). Le silence peut aller jusqu’au malaise, tout en pouvant aussi aller jusqu’à une grande fusion. Et quand il y a fusion, le dialogue devient superflu. J’ai toujours été attiré par les temps « morts », où l’on croit que rien ne se passe alors que c’est le contraire. Quand lors du dîner Destinat lève la main pour empêcher l’institutrice de parler, il ne fait que traduire cela, et quand il la regarde écrire à son amant déjà mort sur le bord du canal également.

L’institutrice
À la lecture du livre, certains la voyaient fluette et blonde. J’ai préféré lui donner des yeux sombres pour ne pas tomber dans le côté icône diaphane des héroïnes qui sont par nature l’incarnation de la lumière. D’une certaine manière, ce personnage porte aussi le même égoïsme que les autres, parce qu’elle reste prisonnière de sa propre histoire. Quand elle embrasse le soldat mutilé dans la rue, elle rejoint par là davantage son amant que la douleur
d’un être humain. Quand elle pleure sur le promontoire face à l’image des combats des tranchées, elle ne pense qu’à son amant, et non à tous les autres. Quand aussi elle demande aux enfants dans la classe d’écrire à leurs pères elle ne fait que prolonger à sa manière sa pensée obsessionnelle vers son amant. En vérité, elle n’est pas comme le supposait et le ressentait la petite élève dans la cour de l’école une héroïne de roman, (ou alors seulement, par anticipation, par rapport à sa fin tragique, qu’elle soit due au suicide ou à un meurtre) mais elle fait partie, à sa manière, de la même déclinaison de personnages qui jalonnent cette histoire et qui nourrissent, en vérité, davantage le
récit du film que ne le fait l’enquête sur le meurtre.